Mes coups de coeur littéraires, mes envies de cinéma, et autres madeleines quotidiennes...

mardi 24 août 2010

Falaises, Olivier Adam

« Infiniment tristes, merveilleusement lents, mélancoliques et désespérés ».
Falaises, p. 148

Ainsi pourrait-on résumer les mots d’Olivier Adam, conteur des émotions enfouies, assez talentueux pour nous parler de l’indicible, nous donner le besoin d’apprécier chaque parcelle de lumière, chaque infime détail d’un environnement âpre et froid. Ses personnages, au bord du précipice, doivent affronter l’absence, le deuil, la grisaille des vies bien rangées.

Falaises est un concentré de sensations impalpables mais réelles, au bord de l’implosion. Comme personne, l’écrivain brosse les portraits justes et bouleversants de ces êtres funambules qui se perdent dans l’immensité de la mer pour mieux se retrouver. Comme personne, il fait frissonner les mots, en révèle la sonorité étrange ou apaisante, comme on écoute la mer dans le creux d’un coquillage.

Sur le balcon d’une chambre d’hôtel d’Étretat, un homme veille. Vingt-ans plus tôt – il n’avait que onze ans –, sa mère s’est jetée des falaises qu’il contemple en silence. Le temps d’une nuit défile le film de sa vie, bobine cassée dont il entreprend la difficile restauration. Les souvenirs sont là, lancinants. Ceux d’une mère aimante mais brisée, emportée déjà par la vague. Ceux d’un père violent, d’un frère aîné protecteur mais desaxé, disparu un jour sans laisser de nouvelles. Ceux surtout de ces femmes-balises, comme autant d’ancres pour tenir un jour, un mois, une année de plus. De « l’avant », il ne reste rien, ou si peu. Une enfance perdue, oubliée dans les limbes marins.

Pourtant, à trente-et-un ans, désormais, il n’est plus seul. Il y a la douceur de Claire, l’amour de Chloé et ses deux ans à peine. La mémoire le hante à chaque pas, se révèle plus indélébile que jamais. Et c’est dans ces quelques grains de bonheur à portée de main qu’il trouve encore moyen de s’accrocher un peu. Des grains de bonheur passés au tamis d’un Olivier Adam au sommet de son art, à la fois poétique et enfiévré, aux mots lisses et déchaînés, signant ici le portrait sensible et magistral d’un être déchiré, longeant le précipice, avant d’être sauvé des abîmes par l’amour des siens.

mercredi 28 juillet 2010

Les visages, Jesse Kellerman

Nom: Muller, dynastie d'entrepreneurs. Prénom: Ethan, fils cadet d'une famille éparpillée. Profession: Galeriste, ou comme on dit dans le milieu, marchand d'art. Loin des siens, et surtout de son père, Ethan Muller gère avec passion ses artistes, plus capricieux les uns que les autres. La routine, quoi. Jusqu'au jour où le meilleur ami de son père l'attire dans un appartement miteux du Queens, où dans les nombreux cartons jonchant le sol, ils découvrent un petit trésor artistique: des milliers de dessins aux détails émouvants, qui s'assemblent comme un puzzle, pour se transformer en une mappemonde sortie toute droite de l'imaginaire de l'artiste. Mais Victor Cracke, l'auteur supposé de ce chef-d'oeuvre, vient de disparaître mystérieusement. Qu'importe pour Ethan, il sera l'apôtre de ce nouvel art inclassable et montera son exposition, avec ou sans artiste.

Le jour de l'exposition, un ancien policier new-yorkais croit reconnaître dans la pièce centrale les visages de cinq enfants violés, puis assassinés bien des années plus tôt. Premier choc, et premier doute pour Ethan. Il se lance dans une enquête sur cette coïncidence, qui le mène dans les pas de Victor Cracke. Sans se douter que cette investigation deviendra bientôt une obsession. Sans penser que son enquête le mènera sur sa propre histoire familiale et un secret pour le moins brûlant...

Difficile de retrouver ses esprits après un tel choc littéraire. En tournant les dernières pages du premier roman de Jesse Kellerman traduit en France, on ne peut s'empêcher de rêver aux prochains livres du fils de Jonathan et Faye Kellerman, car on les imagine à l'image de ce premier essai foudroyant. Dans ce thriller hors norme, qui plaira même et surtout aux non-habitués du genre, l'enquête, certes passionnante, n'est pas l'essentiel. D'une écriture ciselée, Jesse Kellerman (qui a déjà trouvé son style) construit d'une main de maître une intrigue qui associe à l'enquête policière une plongée dans une ville aux deux visages: celui d'une New-York étincelante et glamour, à l'ombre des inaugurations de nouvelles expositions d'art contemporain, celui du Queens, et du vrai New-York, des allées sombres et bâtiments sordides, où vit un être en marge et où sont assassinés des innocents. C'est dans ce New-York là qu'Ethan mène son enquête, retraçant le quotidien de Victor Cracke, artiste fantôme qu'il admire autant qu'il redoute. C'est dans ce vrai New-York qu'il découvrira l'histoire cachée de sa famille, jusqu'aux dernières révélations du livre.

Histoire de filiation, histoire d'art, thriller impeccable, histoire d'un amour naissant, histoire de sang... Les Visages est indubitablement tout cela, et bien plus: un grand écrivain est né.


samedi 19 juin 2010

L'Illusionniste, Sylvain Chomet

Sylvain Chomet est un magicien. Il a beau faire dire à son personnage principal que les magiciens n'existent pas, l'heure et demi passée en sa compagnie prouve le contraire.

Le rideau s'ouvre sur la scène d'un théâtre parisien. A l'affiche, un groupe de rock qui déchaîne les foules. C'est la fin des années 1950, les artistes "à l'ancienne" n'ont plus la cote. Les jeunes swingent, se trémoussent devant un groupe de rock survolté. Dans les coulisses, Tatischeff, le prestidigitateur qui ressemble trait pour trait à Jacques Tati, auteur du scénario original, voit avec mélancolie la fin d'un monde se rapprocher. Celui du music-hall et des numéros d'artistes, ringardisés par de nouveaux talents venus d'Outre-Atlantique et d'Outre-Manche. Comprenant qu'ils ne sont plus nombreux à se précipiter devant ses tours de passe-passe, et que seuls quelques enfants continuent encore à s'émerveiller devant ses mains habiles, il quitte son Paris pour les routes de l'itinérance.

L'histoire parle d'un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître. Elle nous emmène dans un monde perdu, celui des clowns trop tristes pour encore faire rire, des ventriloques dont le double marionnette est trop fatigué pour encore jouer et échoue dans la vitrine d'un bric-à-brac. Un temps qui ne passe plus, martelé par les "hop hop" des gymnastes dont le second métier est de repeindre une affiche publicitaire obsolète.

Au milieu de cet univers en désuétude, Tatischeff essaie d'y croire encore. De Paris à Londres, jusqu'au fin fond de l'Ecosse, il joue le magicien d'un soir devant les yeux ébahis des plus jeunes et les regards amusés des clients un brin éméchés. Jusqu'au jour où son chemin croise celui de Sophie, jeune fille aux confins de l'enfance, pour laquelle il se transforme en père d'adoption. Et c'est bien là tout le coeur de ce joli film d'animation.

On est bien loin des films en 3D qui semblent vouloir donner le la aujourd'hui. Poétique, tatiesque, le film de Sylvain Chomet nous charme par son côté un tantinet démodé. Il y a ces magnifiques dessins et ces paysages à l'aquarelle délavée par la pluie qui s'abat dru sur la Grande-Bretagne. Les situations burlesques, hommage appuyé à Tati. Et puis, surtout, une magnifique histoire d'amour filial, entre un père et sa fille d'adoption qui apprend un jour à grandir.

L'Illusionniste est un très grand film d'animation. En quelque sorte le testament d'un grand artiste à sa fille Sophie et à tous les cinéphiles conviés à se délecter de ce petit bijou.


mercredi 19 mai 2010

Cormac McCarthy, de l’ombre à la légende

Non, ce pays n’est pas pour le vieil homme… à moins de s’appeler Cormac McCarthy. A soixante-dix sept ans, l’écrivain continue, livre après livre, à se forger une place parmi les monstres sacrés de la littérature américaine. Dans ses livres atemporels et universels, l’écrivain philosophe sonde l’âme humaine dans toutes ses aspérités. En 2007, La Route lui ouvre le chemin du Prix Pulitzer. Homme secret, à l’instar de J.D. Salinger, il se confie peu, mais décrit dans ses romans l’angoisse d’une société qui se meurt.

Naissance d’une légende

Le 4 décembre dernier, les salles de vente de Christie’s réalisent une vente record: estimée entre 15 000 et 20 000 dollars, une Olivetti Lettera 32, machine à écrire bleu pâle des plus rudimentaires, est acquise pour la jolie somme de 254 500 dollars. Un montant étonnant pour un objet qui en 1963 a été acheté à 50 dollars. Oui, mais c’est sur cette machine que Cormac McCarthy a tapé son chef-d’œuvre, La Route. L’heureux acquéreur aura gagné le privilège de déjeuner en tête-à-tête avec son écrivain fétiche. Une occasion rare, quand on sait que l’écrivain américain a l’habitude d’éviter les caméras. Il ne se serait confié qu’à deux occasions : pour un entretien au New York Times en 1992, puis quinze ans plus tard, en 2007, face à la célébrissime Oprah Winfrey. Cormac McCarthy est un écrivain déjà entré dans la légende de son vivant, comparé souvent à William Faulkner, Herman Melville, voire Jack Kerouac.

Cormac McCarthy naît en 1933 à Providence, à Rhode Island. Initialement appelé Charles, il deviendra Cormac, prénom emprunté à un roi irlandais. Quatre ans plus tard, sa famille s’installe dans le Tennessee. C’est sans diplôme, après avoir suivi des études d’art, qu’il quitte l’université. Il s’installe à Chicago, où il écrit son premier roman, Le gardien du verger. Premier essai réussi : son livre est salué par la critique et récompensé en 1965 par le Faulkner Prize. Le premier d’une longue série de prix qui saluera l’ensemble de son œuvre, dont le premier tome de sa trilogie des Confins, De si jolis chevaux, qui reçoit le National Book Award en 1992.

« L’un des quatre plus grands écrivains américains de son temps, aux côtés de Don DeLillo, Thomas Pynchon et Philip Roth »
Harold Bloom, critique littéraire et professeur de lettres à l’Université de Yale



« Il n’y a pas de vie sans coulée de sang » : tel est le credo de Cormac McCarthy, écrivain de la violence humaine, des héros exclus, luttant pour leur survie dans un monde sans pitié. Des romans western aux ambiances post-apocalyptiques explorées dans La Route, il plonge ses lecteurs dans ce que l’humanité a de plus bestial. Des romans tout en noirceur, au style épuré, outils de réflexion.


Sur la route du succès

« C'est beau et d'une tristesse infinie. Le livre refermé, vous êtes encore à l'intérieur. »
Michel Schneider, Le Point

Nombreux sont ceux qui l’ont découvert grâce à La Route, qui lui a valu le prix Pulitzer 2007. Dans un monde apocalyptique, recouvert de cendres, un homme et son fils tentent de survivre, le long d’une route, sans autre but que de boire, manger et dormir, pour avancer, et échapper à l’Autre, êtres humains devenus cannibales. Ce roman, parabole d’une société qui s’éteint dans sa perte des valeurs humaines, est considéré comme le chef-d’œuvre de McCarthy. Les lecteurs se l’arrachent : deux millions d’exemplaires sont vendus aux Etats-Unis, plus de 550 000 en France. Fin 2009, le succès est encore accentué par l’adaptation cinématographique de John Hillcoat, avec, dans les rôles-titres, Viggo Mortensen, Charlize Theron et Kodi Smit-McPhee.

Pourtant, Cormac McCarthy ne peut se résumer à son livre le plus connu. Ecrivain de la violence, il passe vingt ans à écrire Suttree, odyssée de la misère et de la précarité sur les berges de la rivière Tennessee, avant de renouveler un genre, le western, que ce soit dans sa trilogie des Confins (De si jolis chevaux, Le Grand Passage et Des villes dans la plaine) ou dans Non, ce pays n’est pas pour le vieil homme.



Des romans cinématographiques

Dans les romans de McCarthy, les mots laissent place à des images, quasi cinématographiques. La première version de Non, ce pays n’est pas pour le vieil homme est un scénario, que Cormac McCarthy apporte un jour à Hollywood. Ne trouvant aucun producteur, il finit par achever un roman, que les frères Coen adapteront en 2007, avec le succès que l’on sait. No Country for Old Men est oscarisé quatre fois. Le jour de la cérémonie, Ethan Coen, après avoir récupéré le Prix du scénario adapté, glissera à son invité d’honneur, Cormac McCarthy : « Eh bien, je n’ai rien fait, mais je le garde quand même. »



Depuis, et avec le succès au cinéma de La Route, les projets d’adaptation de ses romans ne manquent pas : De si jolis chevaux a déjà été adapté en 2000 par Bob Thornton, l’adaptation de Méridien de sang est prévue pour 2011 par Todd Field, le réalisateur de Little Children. Méridien de sang serait-il inadaptable en raison de sa violence ? Pour l’écrivain, elle sera difficile, mais pas impossible. Tout comme l’adaptation en 2012 du troisième volet de la trilogie des Confins, Des villes dans la plaine, avec, pressenti à la réalisation, Andrew Dominik, réalisateur de L'Assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford.



Méridien de sang est à l’honneur dans le cadre de la sélection Nouveau western des éditions Points. Considéré comme un tournant dans la bibliographie de Cormac McCarthy, voire comme son chef-d’œuvre pour d’autres, cette histoire d’un jeune garçon de quatorze ans, entraîné dans un cercle de violence, est un autre coup de poing. Dans un jeu de massacre contre les Indiens, où loi et héroïsme n’existent pas, seuls survivent ceux qui savent mieux que les autres vivent dans la sauvagerie. Noir, lyrique, terriblement violent, ce roman ne vous laissera pas indemne.


mardi 9 mars 2010

L'Amant, Marguerite Duras

Une liaison interdite entre une Européenne de quinze ans et un Chinois d’Indochine. Une plongée marquante, sans tabou, dans l’univers durasien.

« Très vite dans ma vie il a été trop tard. À dix-huit ans il était déjà trop tard. Entre dix-huit et vingt-cinq ans mon visage est parti dans une direction imprévue. À dix-huit ans j’ai vieilli. »

Sur un bac traversant le Mékong, une Européenne de quinze ans rencontre un jeune Chinois promis à un brillant avenir. Il lui propose de l’accompagner en voiture jusqu’à sa pension de Saigon. Intriguée, la jeune fille accepte. De ce moment fondateur découle un roman initiatique, dans lequel la jeune femme fait l’expérience de sa liberté, tout en bravant les interdits : la liaison d’une Européenne et d’un Chinois, l’acte de la chair.

Dans L’Amant, Marguerite Duras livre, sous la forme d’une autobiographie, l’intimité d’une période marquante dans sa vie d’adolescente et de femme : sa première liaison, avec un jeune Indochinois. Mélange d’images qui ressurgissent et de fantasmes, le texte se fait monologue intérieur de celle qui tente de reconstituer une jeunesse en fuite, alors que les souvenirs disparaissent. Se raccrocher aux mots pour ne pas oublier, tenter de recomposer au plus près de la réalité des émotions enfouies, taboues. Car au centre de ce bouleversant récit est la passion d’un riche Chinois pour celle qui, à quinze ans, est encore une femme-enfant.

Essentiel dans l’œuvre de la romancière, L’Amant l’est de par l’évocation de thèmes familiers à ses écrits, d’Un barrage contre le Pacifique à L’Amant de la Chine du Nord : son enfance indochinoise, l’attitude ambigüe d’une mère, à la limite de la folie, ruinée par l’achat d’une concession qui se révèle sans valeur, la violence du frère aîné, la faiblesse du frère adoré, la connaissance, déjà, de sa vocation d’écrivain. Elle évoque ici la passion, de son écriture singulière, ne donnant jamais de nom, l’évoquant « elle », cette adolescente qu’elle a été mais qui a disparu, parlant de « lui », l’amant qu’elle s’était choisi. Le regard est détaché, mais suscite l’émotion. Marguerite Duras réussit à transformer la description d’un acte cru, l’acte sexuel, en un magnifique livre érotique à classer indiscutablement parmi les grands textes littéraires.
Et de ce voyage durasien, nul ne ressortira indemne.