« Infiniment tristes, merveilleusement lents, mélancoliques et désespérés ».Falaises, p. 148
Ainsi pourrait-on résumer les mots d’Olivier Adam, conteur des émotions enfouies, assez talentueux pour nous parler de l’indicible, nous donner le besoin d’apprécier chaque parcelle de lumière, chaque infime détail d’un environnement âpre et froid. Ses personnages, au bord du précipice, doivent affronter l’absence, le deuil, la grisaille des vies bien rangées.
Falaises est un concentré de sensations impalpables mais réelles, au bord de l’implosion. Comme personne, l’écrivain brosse les portraits justes et bouleversants de ces êtres funambules qui se perdent dans l’immensité de la mer pour mieux se retrouver. Comme personne, il fait frissonner les mots, en révèle la sonorité étrange ou apaisante, comme on écoute la mer dans le creux d’un coquillage.
Sur le balcon d’une chambre d’hôtel d’Étretat, un homme veille. Vingt-ans plus tôt – il n’avait que onze ans –, sa mère s’est jetée des falaises qu’il contemple en silence. Le temps d’une nuit défile le film de sa vie, bobine cassée dont il entreprend la difficile restauration. Les souvenirs sont là, lancinants. Ceux d’une mère aimante mais brisée, emportée déjà par la vague. Ceux d’un père violent, d’un frère aîné protecteur mais desaxé, disparu un jour sans laisser de nouvelles. Ceux surtout de ces femmes-balises, comme autant d’ancres pour tenir un jour, un mois, une année de plus. De « l’avant », il ne reste rien, ou si peu. Une enfance perdue, oubliée dans les limbes marins.
Pourtant, à trente-et-un ans, désormais, il n’est plus seul. Il y a la douceur de Claire, l’amour de Chloé et ses deux ans à peine. La mémoire le hante à chaque pas, se révèle plus indélébile que jamais. Et c’est dans ces quelques grains de bonheur à portée de main qu’il trouve encore moyen de s’accrocher un peu. Des grains de bonheur passés au tamis d’un Olivier Adam au sommet de son art, à la fois poétique et enfiévré, aux mots lisses et déchaînés, signant ici le portrait sensible et magistral d’un être déchiré, longeant le précipice, avant d’être sauvé des abîmes par l’amour des siens.